LES NOUVELLES BATTANTES DE SHANGHAI

Aujourd’hui, je vais vous raconter une histoire, ou plutôt des histoires… En effet, comme chaque année en septembre, la grande famille des expats’ de Shanghai accueille une « nouvelle promo », provenant de France ou d’ailleurs, un peu moins nombreuse que d’habitude d’ailleurs… Avouons-le, il faut une certaine dose de courage pour changer de pays d’accueil cette année ! Certains ajouteront avec malice, « et encore plus pour venir en Chine », quoique… J’ai eu le plaisir de rencontrer quelques-unes de ces femmes embarquées dans cette aventure shanghaienne 2020. Bienvenue aux nouvelles battantes de Shanghai !

Un peu déracinées, déboussolées, mais tellement adaptables et avides de découvertes, rencontres et apprentissages !

3, 2, 1, GO !

Céline et Élise ont eu la confirmation de leur expatriation pour Shanghai au printemps 2020. Élise vivait alors en France, près de Lyon, entourée de son mari et de leurs quatre enfants. Si le sujet Shanghai était dans l’air depuis quelque temps, la confirmation est tombée en mars. Ont ensuite suivi de longs mois pour obtenir les visas et autres autorisations officielles indispensables avant de pouvoir prendre un avion. Mais pas de séparation pour eux : « c’était tous ensemble ou rien ». Pour Céline, ce fut moins simple… Vivant au Japon depuis cinq ans, c’est en avril, depuis la France où elle est bloquée et confinée avec ses deux enfants, qu’elle apprend la nouvelle.

« Un moment hors du temps, propice à la réflexion sur le sens de notre vie… »

Mi-mai, le retour vers Tokyo est enfin possible, la famille se retrouve au complet : « Nous sommes alors partagés entre une joie immense des retrouvailles, une liberté retrouvée dans un Japon non confiné et, paradoxalement, traversés par un sentiment d’exil, comme retenus à l‘autre bout du monde ». Céline et sa famille arriveront en Chine fin août, par des chemins plutôt détournés…

PARTIR UN JOUR…

Une dernière piste avant le départ vers l’inconnu (Crédit : Marika Poquet)

Pour d’autres, Shanghai est déjà une longue histoire… Juliette et les siens étaient supposés s’y installer en 2015 alors qu’ils vivaient à Dubaï (sa première réaction fut d’ailleurs « hors de question !« ). Puis les chemins les ont finalement menés à Singapour, jusqu’à ce qu’on leur annonce en juillet 2019 que la prochaine étape serait bien Shanghai ! Juliette réussit à repousser leur départ à mai 2020, afin de lui permettre de stabiliser son business* à Singapour. Mais c’était sans imaginer que quelques mois plus tard, le COVID retarderait encore plus leur arrivée… qui se concrétisera en août.

*Juliette a créé Capsule by Juliette, une marque éco-responsable de vêtements pour femme, et a ouvert une boutique à Singapour (www.capsulebyjuliette.com, Instagram : @capsulebyjuliette)

Marie vivait elle aussi à Singapour, depuis presque 10 ans, lorsqu’elle apprend en avril 2019, que la prochaine destination serait Shanghai. Après un voyage de reconnaissance en novembre, ils finalisent les préparatifs de leur migration avec leurs trois enfants fin 2019. Son mari doit bientôt partir en éclaireur, et la suite vous l’imaginez, ils seront séparés cinq mois… Un des challenges de cette épreuve fut de ne pas pouvoir vivre ensemble certains moments forts :  annonce des résultats d’orientation de leur fille ainée, mort de la grand-mère de son mari, les dernières fois dans un pays dans lequel on a vécu 10 ans, le rituel de l’annonce des résultats du bac… S’ils ont tenu, c’est parce qu’ils n’ont jamais eu leurs moments de spleen en même temps, il y en avait toujours un pour remonter le moral de l’autre.

Remariage symbolique…

« Mais c’est quand nous nous sommes retrouvés que nous avons réalisé à quel point nous avions tous souffert de cette situation. Alors nous nous sommes remariés ! Juste un mariage symbolique, une fête pour marquer le coup et repartir avec de l’énergie positive. Un peu kitsch mais vraiment émouvant au final. Deux jours après nos retrouvailles, pour mon anniversaire, j’ai enfilé ma robe blanche et nous nous sommes remariés tous les cinq sur la plage. Pas de maire, pas de prêtre. Juste nous. »

FEMME DE MARIN…

Chez Isabelle, c’est encore une autre histoire…  Leur départ pour Shanghai leur a été confirmé en octobre 2019, jusque-là tout va bien. Le couple et leurs trois enfants vivent à Lyon depuis huit ans, après huit années passées en expatriation à travers le monde. L’année scolaire étant déjà entamée, ils décident de se séparer quelques mois à partir de janvier 2020, et de faire la navette régulièrement, au gré des vacances françaises et chinoises jusqu’en juin. Tout à fait gérable, en théorie…

Début janvier, le mari d’Isabelle part comme prévu à Shanghai, on ne commençait alors à parler que de cas de pneumonie dans les médias. Il rentre le 23 janvier profitant des vacances du Nouvel An Chinois, et se retrouve ensuite coincé en Europe. Il réussit à partir début mars à Hong-Kong, y reste deux semaines, pour pouvoir rejoindre Shanghai mi-mars. Il expérimente alors la fameuse quatorzaine, enfermé tout seul, mais chez lui (la maison ayant heureusement déjà été trouvée). « A ce moment-là, nous pensions encore que nous pourrions nous revoir pour les vacances de printemps à Shanghai… »

Zoom Shanghai-Lyon

Si la situation sanitaire commence à se détendre en avril en Chine – après la fermeture des frontières le 28 mars – Isabelle passe, elle, huit semaines confinée avec leurs trois enfants. Mais cela s’est plutôt bien passé, à coups de séances de Zoom et de Trivial Pursuit, pour égayer les plages de travail assez denses pour tous ! « Nous avons aussi célébré la fête des pères et l’anniversaire de mon mari, avec remise de cadeaux à distance !  Bref, nous avons tout fait pour que la séparation physique ne change pas trop nos habitudes.  Mais bien sûr, rien n’était normal… » Le temps se fait malgré tout très long et les incertitudes administratives pour l’arrivée en Chine semblent insurmontables. Le mari d’Isabelle finit par rentrer en France fin juin, pour tenter de ramener sa famille à Shanghai. Après quatre mois de séparation, les retrouvailles furent très émouvantes ! Ils finiront par s’envoler tous ensemble pour la Chine le 9 août.

« J’ai beaucoup pensé aux femmes de marins ou de militaires, pendant cette période, car ces séparations, cette distance, c’est leur quotidien. »

ATTERRISSAGE PLUS OU MOINS CONTRÔLÉ

A l’aéroport de Shanghai

Qui dit entrée sur le territoire chinois, dit forcément – à ce jour – quarantaine, enfin quatorzaine plus exactement. Mais cela ne se passe pas toujours de la même façon – ne me demandez pas pourquoi…

Après 24h dans un centre spécial, en attente des résultats du test COVID de l’atterrissage (petit stress quand même…), certains ont eu la chance comme Marie de partir directement passer ces deux semaines dans leur maison (trouvée à l’avance) ! D’autres, comme Juliette, Isabelle ou Élise, ont dû passer une semaine par la case « hôtel » (on oublie les étoiles…), puis une semaine dans leur logement. Évidemment après l’hôtel en chambres séparées (le plus souvent un adulte avec un ou deux enfants), les plateaux repas « locaux », le wifi qui rame et le confort tout relatif, les familles apprécient d’être de nouveau réunies, même dans des meubles de location ou en appart-hôtel.

Chambres avec vue, séance de yoga, ou de Lego en quarantaine

Retrouvailles familiales en sorties de quarantaine…

Isabelle s’était préparée à ce qui les attendait grâce notamment à un groupe de partages d’expériences sur WeChat, « Retour à Shanghai ». L’entreprise de son mari a aussi aidé au maximum pour certaines démarches, telles que la visite médicale obligatoire pour toute personne demandant un permis de résidence. Mais pour beaucoup comme Élise, l’ouverture d’un compte bancaire chinois ou l’achat d’une carte SIM pour le téléphone portable peuvent ressembler à des épisodes kafkaïens, qui demandent une sacrée dose de patience et de zénitude…

Pour Céline, l’aventure fut encore plus rocambolesque. « Nous avions été prévenus : l’arrivée et les premiers instants seront moins flamboyants que la carte postale… » Gagner la Chine depuis le Japon est déjà un véritable challenge, ils ont tout envisagé, même la traversée en bateau ! En août, le seul vol possible direct est le Osaka-Changzhou.

Après un accueil très « personnalisé », la famille est emmenée dans un hôtel de quarantaine : « La porte de la chambre de 35m2 , digne du film Disney « Frozen », s’ouvre et claque derrière nous avec cette étrange et pesante sensation qui s’abat sur mes épaules : 14 jours sans pouvoir sortir de cette pièce ! Avec une enfilade d‘immeubles tristes comme seule fenêtre sur la vie extérieure. « 

La chambre « Frozen », sa vue, ses plateaux-détox et sa déco masquée…

Mais il leur en faut plus pour se laisser abattre… « Armés de courage, de patience, d’une incroyable résilience, d’une bonne dose d’humour et avec quelques kilos en moins, nous passons l’épreuve et sommes libérés à l’issue de ces deux semaines : direction notre maison shanghaienne en plein cœur de la Concession, choisie par vidéo deux mois plus tôt !«  Libérée, délivrée… Quand je vous dis que ce sont des battantes ces femmes !

NOUVELLE VIE À SHANGHAI

Après quelques semaines d’ajustement, le bilan est globalement positif pour toutes ! Certes, le réveil très matinal pour mettre les enfants au bus de 7h (et les devoirs du soir made in France), le manque d’espaces verts, les craintes concernant la qualité de la nourriture et la pollution se font sentir. L’éloignement de la famille et des amis d’avant aussi… Et la barrière de la langue est un gros sujet, plusieurs sont bien décidées à s’y mettre, non sans appréhension… (et on les comprend !). Mais la solidarité de la communauté française pour accompagner les premiers pas – on se souvient tous de nos débuts en Chine -, la douceur de vivre sous les platanes de la Concession, la gentillesse des Chinois, le foisonnement de la vie des quartiers sont tels, que le charme opère.

Petit bémol pour la « mise en jambe digitale » indispensable au quotidien ici… « La vie semble très facile une fois qu’on est équipé de toutes les bonnes applis ! J’envie tellement les gens qui savent tout faire « , confie Élise. « Petite indigestion d’applis et de QR code (j’en ai rêvé dans les premiers jours, oui oui ! Toute une nuit à télécharger des applis, ça fatigue un peu…) » avoue Céline.

En effet, WeChat et Alipay sont, entre autres, deux applications incontournables pour tout faire : payer, se déplacer en taxi, louer un vélo, poser toutes ses questions dans les nombreux groupes (et avoir des réponses), prouver de sa bonne santé (avec le fameux QR code vert) etc… Il faut apprivoiser tout cela en un temps record ! Courage, dans un mois, cela ne sera qu’un vieux souvenir ! Mais, comme l’analyse Céline, la conséquence première de tout cela est « l’omniprésence des écrans, du digital, la représentation dans l’image de soi, les mises en scène en tout genre, l’instagrammisation poussée à l’extrême…« 

Pour certaines, les projets foisonnent déjà ! Juliette a un objectif : monter sa structure et ouvrir une boutique en Chine pour pérenniser sa marque de vêtements ! Isabelle veut profiter de cette phase de découvertes et de disponibilité pour ses enfants avant de retrouver du travail. Céline a hâte de voyager en Chine, de découvrir toutes ses joyaux méconnus, et entend bien « saisir cette belle opportunité professionnelle car tout se passe ICI !« 

ON L’OUBLIERAIT PRESQUE…

2020, année du rat « masqué »

La situation sanitaire est aussi une excellente découverte pour tous ces nouveaux arrivés.

« On a retrouvé une nouvelle normalité contrôlée », « On l’oublierait presque… », « On se sent en sécurité car tout est maitrisé, ce qui est assez confortable au final », « Incroyable impression qu’ici le COVID n’existe plus par rapport à Singapour ! », « J’ai été bluffée par la gestion de notre arrivée, de la descente de l’avion à la sortie de notre confinement […] Nous nous sentons en sécurité ici et je suis en revanche inquiète de la situation en Europe où malheureusement les demi-mesures ne permettront pas de sortir de la crise rapidement« .

Mais l’interdiction de voyager en dehors de Shanghai est assez pénible à supporter, surtout pour tous ceux qui ont des ainés qui font leurs études en Europe, des parents âgés en France. Comme beaucoup, nous attendons tous un vaccin pour revenir à des échanges internationaux plus « normaux »…

Départ pour Londres d’une « grande »…

QUAND ON ARRIVE EN CHINE…

Je dois tirer mon chapeau à ces familles, qui dans ce contexte particulier et difficile pour tous, décident/acceptent malgré tout de se déraciner, de changer de vie, de casser les habitudes et repères de chacun et de débarquer dans ce pays, si méconnu en Occident, ce pays objet de tant d’opinions, d’inquiétudes, de méfiance aussi ! J’ai pour habitude de dire que l’on arrive en Chine sourd et muet : on ne comprend rien, ni à la langue, ni aux coutumes, on doit laisser son esprit cartésien aux frontières (ou en quarantaine, c’est selon), se mettre à 200% au digital pour chaque geste de la vie quotidienne, accepter de se faire tracer dans chacun de ses déplacements, de passer du temps dans les embouteillages… Et quand on arrive en Chine en 2020, on ne sait pas quand on pourra en ressortir (et surtout y revenir) librement !

Mais quand on arrive à Shanghai, on peut y trouver un accueil chaleureux, des âmes bienveillantes, une belle énergie entrepreneuriale, une actualité culturelle bouillonnante. On peut circuler en vélo ou en scooter dans l’ancienne concession française, laisser les enfants prendre le métro ou le taxi en toute sécurité, nouer mille et un contacts en un temps record, se mettre au mandarin, découvrir des quartiers si différents, faire des projets en tous genres et caresser la perspective de belles amitiés.

Alors à tous ceux qui arrivent, Shanghai vous ouvre les bras, plongez !

Un immense merci à Céline, Élise, Isabelle, Juliette et Marie pour leurs témoignages et leurs photos.

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